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Sonia Wieder-Atherton vue par :
| Télérama | Xavier Lacavalerie | Henri Dutilleux | Natalia Shakhovskaia |
Sonia Wieder-Atherton

Vue par Xavier Lacavalerie

« rien n'est jamais vraiment figé pour l'éternité...»*

- u fond des yeux, tous les vagabondages du monde
Au fond des yeux de la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton il y a tous les vagabondages du monde. Pas ces dérives incertaines confiées à la mélancolie des hasards, mais ces lents cheminements intérieurs, éclairés de signes que les Orientaux, nos maîtres, appellent volontiers: la Voix ...
Son prénom, par exemple, avec ses consonances de langue russe ( Sonia, comme son, sommeil : ce qui engendre le rêve ou le songe ) et ses voyelles qui chantent, n'annonçait-il pas déjà ce grand voyage initiatique qu'elle effectua dans ce qui s'appelait alors l'Union Soviétique? Elle avait vingt ans, âge de l'exigence, de la pureté, de la soif d'absolu. Bravant les conditions matérielles épouvantables pour une occidentale habituée aux fastes de la Californie ou de Paris -le froid, la solitude, l'ennui, la pénurie d'à peu près tout et les queues interminables pour se procurer de quoi manger sans parler de la chape de plomb imposée par le pouvoir de Brejnev- elle resta deux années à Moscou, au Conservatoire Tchaïkovski, où la musique se faisait et se jouait au superlatif absolu et prenait souvent le visage du bonheur.

- l'art et le secret du violoncelle chantant
La grande pédagogue Natalia Chakhovskaia venait d'entrer dans sa vie. Elle lui transmit, comme on passe un relais et comme on paye une vieille dette, l'art et le secret du violoncelle chantant... instrumental, où le voyage d'une note à l'autre s'effectue en douceur et avec précision, où la phrase s'énonce avec transparence et coule avec une aisance absolue. Pour la petite "Sonietchka": la révélation...

- cette quête perpétuelle
Car elle a toujours cherché, Sonia. Cette quête perpétuelle -cette errance, dont j'ai parlé plus haut, d'une terre toujours promise toujours différée, mais vers laquelle elle se savait appelée- forme le fond de son caractère. Elle a étudié le piano, puis la guitare, douée, sûrement, mais insatisfaite. Un beau jour, elle a écouté en disque le Concerto pour violoncelle en mi de Vivaldi.
Foudroyante révélation de cet instrument qui pleure, qui parle, qui chante, qui rit, si proche de la voix humaine! Elle étudiera donc le violoncelle. C'est Mstislav Rostropovitch lui-même qui lui révélera l'amour du beau son et des grands effets lyriques d'archet.
Mais ça ne collait toujours pas. Elle vint alors à Paris, au Conservatoire, à l'époque rue de Madrid, dans la classe de Maurice Gendron puis effectua un troisième cycle avec Jean Hubeau.
Puis ce fut l'aventure soviétique et le point de départ d'une nouvelle vie ...
Le répertoire de Sonia Wieder-Atherton est digne de cette aventurière de terres vierges. Certains virtuoses bardés comme elle de grands prix, se seraient contentés de mûrir les grandes pages de la littérature pour violoncelle, de "concerter" avec les chefs et les orchestres les plus médiatiques et de "musiquedechambrer" avec quelques partenaires --toujours les mêmes-- soigneusement triés sur le volet, au faîte de leur renommée ...

- sa curiosité inlassable la porte toujours ailleurs
Sonia, elle, préfère vagabonder dans les chemins de traverse. Bien sûr, elle joue et enregistre les purs joyaux de Brahms ou les noires flambées de Chostakovitch, s'ébroue dans les pages romantiques de Grieg ou chavire avec les sombres harmonies de Schumann. Mais sa curiosité inlassable la porte toujours ailleurs, toujours plus loin. Du côté de la musique de film (Nuit et jour de Chantal Akerman). Du côté de ces fameux chants juifs issus d'une tradition séculaire, où les accents populaires se mêlent sans cesse aux accents sacrés, qu'elle a transcrits, parfois reconstruits et harmonisés avec le compositeur Jean-François Zygel (pour les besoins de la musique d'Histoire d'Amérique)...

- quelques secondes d'images, l'auditeur est touché par la grâce
Et puis souvenez-vous, dans la Crise de Coline Serreau, quand au plus fort de sa galère, le héros du film trouve un petit moment de grâce et de répit en assistant à un concert de musique de chambre: sur la scène de la salle Gaveau, images fugitives mais tellement intenses, on ne voit que Sonia. Sonia qui joue comme on meurt, comme on se donne, comme on souffre, chavirée dans son monde intérieur, en pleine jouissance -comme aurait dit le bon docteur Lacan- qui n'est pas plaisir contrairement à ce que l'on pourrait croire, mais seulement soumission aux vieux démons de l'inconscient ...
Quelques secondes d'images et de musique et tout est dit: l'auditeur est touché par la grâce.

* texte reproduit avec l'aimable autorisation de Xavier Lacavalerie

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